Choisir les métiers du soin : regards d’une infirmière de bloc opératoire

Résumé

Le métier d’infirmière de bloc opératoire (IBODE) est souvent méconnu, pourtant il offre des défis uniques, une grande diversité de spécialisations et des opportunités à l’international. Katia Robert, IBODE expérimentée, nous partage son parcours, ses motivations et ses conseils pour celles et ceux qui envisagent cette carrière exigeante mais profondément enrichissante.

Katia Robert et Monika Boustany à un événement SciGi x Télémaque
Source : Sciences for Girls

Est-ce que le métier d’infirmière était une vocation de longue date pour toi ?

Non, pas du tout. Ce n’était pas une vocation de longue date. J’ai été financé lors de ma dernière année d’école d’infirmière, je devais donc à mon établissement un an de travail dans le service de leur choix. C’est comme ça que j’ai atterri au bloc opératoire. C’est en commençant à travailler, en prenant mon poste au bloc opératoire en chirurgie orthopédique, que j’ai découvert cette spécialité et que je me suis dit : « Ah, ouais ! En fait, j’ai pas du tout envie de faire autre chose. » C’est là où j’ai décidé de faire l’école de spécialisation pour devenir IBODE (Infirmière de bloc opératoire diplômée d’état).

Qu’est-ce que tu voulais faire au lycée ou au collège ? Tu avais quoi comme idée ?

J’avais découvert le métier de psychiatre et je voulais faire médecine. Après mon bac, j’ai passé deux fois la première année de médecine, mais je n’ai pas réussi la deuxième année. C’est ma mère qui m’a dit : « Tu sais, il y a le métier d’infirmière, et je pense que c’est un métier qui pourrait vraiment t’aider. » Elle m’a inscrite au concours, ce n’était donc pas une vocation à la base, c’est une vocation que j’ai trouvée après, en commençant à travailler. En découvrant tout ce que ce métier avait à m’offrir.

Qu’est-ce que tu dirais à des jeunes qui hésiteraient à faire infirmière pour les motiver et les convaincre ?

C’est un métier très valorisant pour soi-même, parce qu’il est vraiment utile et concret. On voit les bénéfices chez les gens tout de suite, on est content de soi à la fin de la journée. En plus, c’est un métier tellement multifacette, il y a un panel de spécialités énorme : le bloc opératoire, l’anesthésie, la petite enfance, les pratiques avancées… On n’est pas cantonné.es à l’hôpital. J’ai une collègue qui a travaillé sur des plateaux de tournage de cinéma, il y a l’humanitaire, et le diplôme est reconnu dans beaucoup de pays. C’est un métier en constante évolution, avec de plus en plus de gestes et de responsabilités. Cela dit, je veux être honnête : c’est aussi un métier difficile, physiquement et émotionnellement. On fait face à la misère humaine, à la nudité, à des situations très lourdes. Il faut en avoir conscience.

As-tu eu une expérience internationale ? As-tu pu aller ailleurs qu’en France pour comparer les systèmes de santé ?

Nos études nous amènent à voir comment le métier est exercé ailleurs et comment fonctionnent les systèmes de santé comparés au nôtre. Personnellement, je n’ai pas eu l’opportunité de travailler ailleurs. Par contre, en étant infirmière de bloc opératoire, j’ai une association européenne d’infirmières de bloc, et j’ai échangé plusieurs fois avec des collègues qui travaillent en Suisse ou en Espagne. J’aimerais bien avoir cette expérience internationale à l’avenir, mais c’est de plus en plus difficile d’avoir accès à de l’humanitaire dans ma branche.

En termes de conditions de travail — horaires, salaires — est-ce que tu en es satisfaite ?

Pour les horaires, il y a un panel très large : des postes en 7h, 8h, 10h ou 12h par jour. En 12 heures, on travaille seulement 3 jours par semaine, en 7h c’est 5 jours par semaine et en 9h c’est 4 jours par semaine. On travaille souvent les week-ends (un week-end sur deux en service classique, un weekend sur 6 ou 10 au bloc opératoire) et parfois des jours fériés ou des nuits.

Concernant les salaires, cela dépend du secteur public ou privé, de la spécialisation, des nuits et week-ends effectués. En entrée de carrière, le salaire de base est aux alentours de 2 200 €. Ça peut évoluer ensuite. Pour les plannings, ils sont établis par les cadres, parfois 3 mois à l’avance, parfois seulement 2 semaines à l’avance selon les services. Dans certains services, le planning est fixe ; dans d’autres, il change chaque semaine.

Est-ce qu’il y a un système de mutations pour changer d’hôpital ou partir à l’étranger, comme dans l’Éducation nationale ?

Non, ça ne fonctionne pas du tout comme ça. Il n’y a pas de système de points. Si tu veux travailler dans un autre hôpital, tu postules simplement, comme pour n’importe quel autre boulot. L’établissement dit oui ou non. Et étant donné qu’il manque énormément de personnel infirmier, globalement, on trouve toujours un poste là où on veut aller.

Comment fonctionnent les gardes ? A-t-on le choix de ne pas en faire ?

Il faut distinguer les postes de nuit des vraies gardes. Pour les postes de nuit, si tu ne veux pas en faire, tu ne prends pas de poste là où il y en a. Une vraie garde, c’est quelque chose que tu fais en plus de ton temps de travail : 12 heures supplémentaires, ce qui peut amener à des semaines de 48 heures au lieu de 36. Si tu prends un poste dans un service avec des gardes et astreintes (souvent dans des services d’urgences), tu en feras. Les jeunes collègues aiment souvent en prendre car ça paye bien.

Est-il possible de poursuivre des études en continuant à exercer le métier en parallèle ?

Oui, en partie. Il y a des formations spécialisées comme le cadre de santé ou IBODE , qui se font en présentiel du lundi au vendredi, donc on ne peut pas continuer à travailler en même temps. Les masters ou les diplôme inter universitaires peuvent se faire en même temps. L’établissement finance souvent ces formations et verse un petit salaire pendant la période d’école. Cela dit, le diplôme infirmier est une licence universitaire, ce qui ouvre les portes à n’importe quel master. Il existe des masters à distance ou en un jour par semaine. J’ai moi-même passé un diplôme universitaire de chirurgie robotique sur deux semaines, tout en travaillant. On peut aussi passer des doctorats et faire de la recherche infirmière.

Avais-tu des idées préconçues sur le métier d’infirmière, et est-ce que ça a changé ?

Oui, et ça a beaucoup changé. Au départ, je trouvais les études un peu décevantes, j’avais fait médecine avant et le niveau ne m’a pas semblé à la hauteur. Je me suis beaucoup remise en question. Il y a aussi toute la représentation culturelle de l’infirmière l’image stéréotypée dans les films, l’infirmière qui serait là juste pour donner des médicaments ou chercher un mari médecin qui est très lourde. Mais en allant en stage, puis en prenant mon poste, j’ai réalisé que le métier est bien plus que ça. Les infirmières ont une vraie part dans la prise en soin des patients. Notre rôle, c’est de prendre soin des patients, pas de les guérir, c’est le rôle du médecin. On est là pour tout repérer : si un patient vient de se faire opérer et qu’il y a une hémorragie interne, c’est l’infirmière qui le voit en premier. On a une vraie base de connaissances pharmaceutiques, on vérifie chaque ordonnance. Nous ne sommes pas des assistantes au service des médecins, nous sommes des collègues, avec chacun son rôle.

Est-ce que tu as vécu des remarques sexistes ou misogynes au travail, de la part de collègues ou de patients ?

Du côté des patients, globalement, ils sont très reconnaissants envers les infirmières, même s’il arrive des débordements comme une femme soit prise pour l’infirmière alors qu’elle est médecin ou des remarques / gestes inappropriés. . Du côté des médecins, il y a forcément des dérives. Les vieux médecins se permettent encore des petites réflexions déplacées, voire des propos plus violents. Les générations entre 35 et 45 ans sont moins comme ça, car ils ont eux- mêmes subi de mauvais traitements pendant leurs études et ont plus de considération. Mais certains jeunes médecins, autour de 28-30 ans, recommencent à avoir des comportements déplacés. Personnellement, je réponds et je ne me laisse pas faire car je suis moins impressionnable aujourd’hui. La considération envers les femmes a évolué en mieux, même si on remarque des cycles entre amélioration et détérioration. Aujourd’hui et pour la première fois il y a plus de jeune femme en étude de médecine que de jeune homme. Nous verrons alors les changements que cela apporte dans 10 ans. 

Quel est l’impact de ces remarques sur l’ambiance générale au travail ?

On a quand même encore trop de tolérance autour de ces remarques alors que les comportements déplacés sont de plus en plus dénoncés. Aujourd’hui, il y a des enquêtes, des questionnaires, des cellules spécialisées en interne pour déposer des plaintes, même de façon judiciaire. Certains établissements proposent des accompagnements. Des cellules de paroles. Il y a de plus en plus de dénonciation, des « #Metoohopital » pour faire tomber toute cette omerta qu’il y a autour du milieu médical qui reste très sexiste. C’est quand même de moins en moins toléré. Ce qui nous préoccupe davantage, c’est le manque de personnel, les conditions de travail, les salaires insuffisants …

Quelle est la distinction concrète entre aide-soignant·e et infirmier·ère ?

Les aides-soignants sont là pour aider dans les tâches quotidiennes : l’hygiène des patients (toilettes, douche), l’aide aux repas, le bionettoyage des chambres, la désinfection des instruments au bloc opératoire. Ils ne font pas de « soins » : ils ne préparent pas de médicaments mais peuvent les faire avaler, ils ne lisent pas d’ordonnances, ou ne font pas de pansements. C’est le rôle infirmier. Les aide soignants peuvent prendre les tensions ou les dextros aujourd’hui. La formation aide-soignante dure 9 mois là où la formation infirmière dure 3 ans avec l’obtention d’une licence.

Comment convaincre des jeunes qui auraient peur de se lancer dans la médecine ou les métiers de la santé ?

On ne peut plus vivre dans un monde sans médecins, sans infirmiers, sans aides- soignants. Ce sont des métiers passionnants, concrets, utiles, et éthiquement valorisants. En plus, la médecine s’ouvre à d’autres domaines : l’écologie (recyclage, pollution), la technologie, la robotique, l’ingénierie médicale. Et une fois dedans, on n’est pas figé, on peut toujours évoluer, changer de spécialité, réinventer son métier. Il ne faut pas croire que l’hôpital est une structure vieillissante sans innovation au contraire.

Y a-t-il des débouchés partout en France, même à la campagne ou dans les déserts médicaux ?

Oui, absolument ! Par exemple, le plus grand désert médical en 2018, c’était Paris (plus précisément la Seine Saint Denis). Et la situation ne s’est pas beaucoup améliorée aujourd’hui. Mais globalement, peu importe où tu veux travailler, tu trouveras ton poste, parce qu’il n’y a pas suffisamment de professionnels sortant des écoles pour combler tous les besoins. Pour le métier infirmier, il manque entre 2 et 15 infirmiers ou plus par service par an selon les zones. Pour la médecine générale notamment, la situation va s’aggraver dans les prochaines années. Les modes d’exercice sont variés : hôpital, clinique, libéral, consultations en ligne …

Le diplôme d’infirmière français est-il reconnu à l’international ?

Oui, il est reconnu dans toute l’Europe, on peut travailler dans n’importe quel pays européen, sauf en Suisse où il faut payer pour une équivalence. Avec le diplôme français, on peut aussi travailler aux États-Unis et au Canada sans équivalence mais en passant quelques épreuves. Il y a même des accords de préférence avec le Canada, ce qui facilite l’obtention d’un visa travail. On peut également aller en Australie assez facilement. En Espagne, le métier d’infirmière est très reconnu et les salaires y sont plus élevés qu’en France,. Et n’oublions pas les DOM-TOM : Martinique, Réunion, Nouvelle-Calédonie, Mayotte, Tahiti, il y a toujours des postes disponibles. L’infirmière française a une bonne réputation et peut faire de l’humanitaire partout dans le monde.

Qu’est-ce qui te motive à te lever le matin pour aller travailler, malgré les difficultés ?

Ce qui me motive, c’est le fait d’avoir encore des étudiants dans mon bloc et de pouvoir transmettre ma passion pour mon métier et les bonnes pratiques. Je me dis que j’ai encore le pouvoir de faire changer un peu les choses, de faire naître l’envie chez les nouvelles générations de devenir infirmiers. C’est surtout pour eux que je me lève encore le matin.

Es-tu satisfaite de ton parcours, de tes études, malgré leur durée et leurs difficultés ?

Oui. C’est clairement difficile, mais la récompense vient. Ce sont des métiers où il y a de grandes possibilités de vraiment s’éclater, de faire des choses hyper intéressantes et incroyables. Finalement, que ce soit trois ans ou cinq ans d’études, ce n’est pas cher payé pour toutes les possibilités qui s’ouvrent derrière. C’est un des rares métiers qui te permet de te réinventer.

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